Le Fabuleux destin de √2
Compléments
et questions de lecteurs
|
|
Le
fabuleux destin de √2
par Benoît Rittaud
éditions Le Pommier,
2006
(451 pages, 29 €, disponible en librairie)
|
- En musique,
l'intervalle fondé sur le rapport √2 porte le nom de "triton".
Le "comité de Triton" a été
fondé au début du XXè siècle par
le musicien
Pierre-Octave Ferroud, qui trouvait cet intervalle intéressant
(voir
Robert Bernard, Histoire de la musique, Fernand Nathan, 1961).
À l'époque médiévale, le triton
correspondait à
la "quarte augmentée", qui ne correspondait pas exactement
à √2 (les intervalles musicaux de l'époque étant
toujours rationnels) même s'il en était assez proche.
Parce
que la quarte augmentée semblait assez dissonante et difficile
à insérer dans une œuvre, on l'appelait "Diabolus in
musica". À l'instar du nombre d'or, le Diabolus in musica semble
être à l'origine de quelques histoires pas toutes dignes
de foi : merci
d'avance
à tout lecteur qui se donnera la peine de m'indiquer des
références
sérieuses sur le sujet (s'il y a lieu d'en dire quelque chose).
- Deux articles de
George Marsaglia, de l'université d'état de Floride,
parus
dans la revue électronique InterStat
s'intéressent à la répartition statistique des
chiffres
de √2 et d'autres nombres (comme π), en octobre 2005 (#5) et
janvier 2006 (#1).
- À la page 337,
il est indiqué un développement
en fraction continue ascendante de √2 qui contient un signe "–"
avant la fraction de dénominateur 6. Ce signe "–" est
très
pratique, c'est grâce à lui que les quotients partiels
ascendants
s'expriment sous une forme simple. Simon Plouffe, de
l'université du Québec à Montréal, s'est
posé la question
suivante : que se passe-t-il si l'on ne s'autorise que des signes + ?
Eh
bien... aucun schéma ne semble émerger des quotients
partiels
ascendants que l'on obtient. Des multiples variantes que l'on peut
imaginer
(par exemple écrire √2 comme somme de fractions de la
forme 1/q, en prenant à
chaque fois la plus petite valeur de q
qui
laisse la somme inférieure à √2), aucune
ne semble donner une quelconque régularité ! C'est
d'autant
plus dommage que ce genre de considérations fonctionne en
revanche
assez bien pour π et que c'est ce qui permet (algorithme "BBP",
pour "Bailey-Borwein-Plouffe") de connaître la valeur du n-ième
chiffre du développement binaire de π sans avoir à
calculer les (n–1)
précédents.
- Toujours sur les
fractions continues au chapitre
19
: les propriétés de la suite 2, 6, 34, 1154... et des
suites
analogues pour quelques autres nombres quadratiques ont
été étudiées par Waclaw Sierpinski en 1911
(voir "Sur quelques
algorithmes pour développer les nombres réels en
séries" in Œuvres
choisies, tome 1, éditions scientifiques de Pologne, 1974).
- Sur la tablette
babylonienne YBC 7289 (voir chapitre 1) : Christine Proust, de
l'université Paris-7, nous indique que la forme circulaire de la
tablette caractérise une tablette d'enseignement,
c'est-à-dire qu'il s'agissait bien de l'œuvre d'un apprenti.
Cette tablette est par ailleurs tout à fait atypique parmi
celles de cette époque qui nous sont parvenues (une autre
tablette atypique très
célèbre étant la tablette Plimpton 322, qui donne
une liste de triplets pytagoriciens).
- Le Centre de
Recherche sur l'Enseignement des Mathématiques, à
Nivelles (Belgique), a publié en 2004 un ouvrage intitulé
Pour une culture
mathématique
accessible à tous, élaboration d'outils
pédagogiques pour développer des compétences
citoyennes. Coordonné par Michel Ballieu et Marie-France
Guissard, cet ouvrage contient deux chapitres (14 et 20) qui
s'intéressent à la notion de nombre irrationnel et plus
particulièrement à la racine carrée de 2. Ces
chapitres donnent une très bonne présentation alternative
de divers aspects de √2 présentés dans notre propre
ouvrage : la démonstration géométrique de Chrystal
de l'incommensurabilité de la diagonale et du côté, les nombres diagonaux et latéraux de Théon
de Smyrne, la formule de Héron, la tablette YBC 7289, la
numération babylonienne, l'évaluation indienne de √2, les
fractions continues, la méthode de Newton et l'extraction de
racines carrées "à l'ancienne".
- Pierre Arnoux, de
l'université d'Aix-Marseille-II, propose d'éclairer
l'importance de la racine carrée de 2 et du nombre d'or ainsi
que les relations qu'ils entretiennent (voir principalement les
chapitres 23 et 24) de la façon suivante
: comme tous les nombres algébriques, ces deux nombres peuvent
chacun se définir comme solution d'une équation
polynomiale : x2 =
2 pour la première, x2–x = 1 pour le second. On appelle poids d'une équation
polynomiale à coefficients entiers la somme des valeurs absolues
de ses coefficients : d'une certaine façon, le poids est une
mesure de la "grandeur" de cette équation (le poids est une notion
utilisée depuis longtemps dans l'étude des
équations algébriques). Considérons par exemple
l'équation qx = p, où p et q sont des entiers positifs : son
poids est donc de p+q et sa solution (unique) est le
rationnel p/q. Est ainsi attaché au
rationnel p/q la valeur p+q,
qui sera d'autant plus petite que le rationnel est "simple" (en un sens
un peu vague, lié aux différentes notions de
"simplicité" des rationnels évoquées au
chapitre 20). Il est facile de voir que les équations de
degré 2 dont les solutions ne sont pas des rationnels sont
toutes de poids au moins égal à 3. Et il n'y en a que
deux qui sont de poids exactement égal à 3 : x2 = 2
et x2–x = 1 (en fait, il y en a quelques
autres, d'ailleurs faciles à trouver, mais qui se
ramènent toutes peu ou prou à ces deux-là). Au
sens de la notion de poids, la racine carrée de 2 et le nombre
d'or sont donc "les premiers nombres irrationnels", et ils arrivent ex æquo.
- Jean-Marc
Lévy-Leblond, de l'université de Nice, fait l'observation
suivante sur la question de savoir si la racine carrée de 2
existe ou non (voir pages 71-72) : "Bien sûr que √2 existe… en
tant qu'idée (et même idéalité, aurait dit
Desanti). Rien là de spécifique aux mathématiques,
me semble-t-il : la bonté existe-t-elle ? et la liberté ?
(…) Bien sûr, la bonté est une idéalité
(encore) plus abstraite que √2. Mais je crois que l'on pourrait trouver
des concepts intermédiaires qui établiraient une sorte
d'échelle plus ou moins continue : pens[ons] à la
vérité ou, plus géométriquement, à
la rectilinéarité, etc. Euclide déjà avait
bien compris le caractère idéal de la notion de point !"
- Une autre interprétation
géométrique de la
démonstration de l'irrationalité de √2 des pages 202-203
que mentionne Henri Bareil, de l'Association des professeurs de
mathématiques de l'enseignement public. (Nous ignorons le nom du
premier auteur de cette version.) Supposons √2 = p/q
et considérons un triangle ABC
isocèle rectangle en A
tel que AB (= AC) = q et BC = p. Soient M et N les points tels que BCMN soit un rectangle de
côtés p et q. Soit enfin I (resp. J) l'intersection des droites (MN) et (AB) (resp. (AC)). Un petit raisonnement sur les
angles dans le quadrilatère ACMI
montre que, dans le triangle AMI,
les angles en A et en M sont égaux. On en
déduit que IA = IM. De même, par
symétrie, ces longueurs sont aussi égales à JA et à JN. On désigne par a cette longueur. Dans le triangle BIN, l'angle en B est un demi-droit et l'angle en N un droit : ce triangle est donc
isocèle en N, on a
donc BI/BN = √2 = p/q.
En écrivant BI = BA+AI
= q+a, il vient (q+a)/q = p/q,
donc a = p–q,
et donc a est une valeur
entière. Dans le triangle isocèle rectangle AIJ, les côtés AI et AJ sont donc de longueur
entière. Or la longueur IJ,
égale à p–2a, l'est elle aussi. Partis d'un
triangle isocèle rectangle ABC
à côtés entiers,
nous en avons construit un nouveau, AIJ,
strictement plus petit ce qui, par descente infinie, conduit à
une contradiction. L'hypothèse selon laquelle √2
est rationnelle est donc invalidée.

- Une page a
été créée sur l'encyclopédie libre
Wikipédia sur la racine
carrée de 2 (à consulter avec la prudence qui
s'impose, en raison du caractère libre de cette
encyclopédie).
- Marc Frisch, de l'université Paris-XIII,
nous signale à propos de l'utilisation
éventuelle de la gamme à tempérament égal
chez Jean-Sébastien Bach (page 181) qu'il s'agit là sans
doute d'un contresens. Bien que souvent évoquée, la
possibilité que la "gamme bien tempérée" que Bach
a utilisée ne soit pas la gamme à tempérament
égale (celle construite à partir de 12√2),
mais une autre gamme. Un article de 2006 paru dans une revue
spécialisée (dont les références exactes
seront mises en ligne dès que possible) a récemment
proposé une interprétation d'un frontispice qui pourrait
donner une explication plus simple et plus logique de la façon
dont Bach construisait sa gamme.
- Éric Touzalin,
du collège Henri Becquerel (Avoine, Indre-et-Loire), s'est
intéressé aux triplets pythagoriciens de la forme (p, p+1, q), c'est-à-dire à
l'ensemble des paires d'entiers p
et q tels que p2+(p+1)2
=q2. Ces triplets sont, dans l'ordre croissant : 32+42 = 52, 202+212 = 292, 1192+1202 = 1692, 6962+6972 = 9852, etc.
Il est intéressant de remarquer que la suite des q (1, 5, 29, 169, 985,…) est
composée d'un dénominateur sur deux des réduites
du développement en fraction continue de √2. (Cette suite porte
le numéro A001653
dans l'encyclopédie
des suites d'entiers, qui recense cette intéressante
propriété ainsi que d'autres.)
- Le flocon de neige de Von Koch est l'un des
exemples les plus classiques et les plus simples de courbe fractale.
Pour la construire, on part d'un triangle équilatéral. Le
tiers central de chaque arête du triangle est alors la base d'un
nouveau triangle équilatéral (trois fois plus petit que
le triangle initial, donc). On répète le
procédé sur chacun des douze segments du bord
extérieur de la nouvelle figure (le tiers central de chaque
segment sert de base à un nouveau triangle
équilatéral), et ainsi de suite : la courbe "limite"
obtenue est le flocon construit par Niels Von Koch en 1904.




Il existe bien entendu beaucoup de variantes du
flocon de Von Koch. Robert Ferréol, du lycée Carnot
(Paris) a imaginé la variante suivante. On part d'un
carré initial de côté 1, que l'on tourne d'un
huitième de tour autour de son centre. Chacune des huit
"pointes" ainsi obtenues est considérée comme le
début d'un carré, que l'on tourne à son tour d'un
huitième de tour autour de son centre, et ainsi de suite : le
résultat est une courbe limite voisine de celle de Von Koch.



En rognant les carrés plutôt qu'en
leur adjoignant de nouveaux morceaux, on obtient une version "en croix".



(NB : tous ces dessins sont de Robert
Ferréol ; on peut retrouver le flocon de Von Koch sur le site des courbes remarquables
dont il est l'auteur (cliquer ici
pour accéder directement à la page concernant le flocon).)
Un simple calcul permet d'obtenir les caractéristiques de base
de ces courbes, qui font apparaître la racine carrée de 2.
(Les calculs suivants sont donnés sous réserve.) L'aire
totale englobée par celle en flocon est de (1+√2)/2, celle
englobée par la croix est de (3–√2)/2 (notons que la somme des
deux aires est égale à 2, une propriété que
l'on peut démontrer par ailleurs en construisant
simultanément un flocon et une croix et en remarquant
qu'à chaque fois qu'un morceau est ajouté pour faire le
flocon, un morceau de même taille est ôté pour faire
la croix). Le "dimension de Haussdorff" du flocon et de la croix
(c'est-à-dire, en un mot, le facteur d'échelle à
appliquer pour que le flocon ou la croix manifeste son caractère
autosimilaire), est égale à 4–2√2. Enfin, le
diamètre du cercle inscrit dans le flocon est égal
à √(4–2√2). Cette valeur se trouve être égale
à la racine carrée de la dimension de Haussdorff :
coïncidence ?
Vous
pouvez écrire à l'auteur à l'adresse suivante : rittaud(at)math.univ-paris13.fr
NB - Merci de suivre les quelques
recommandations suivantes
dans la mesure du possible : pour une suggestion de complément
ou de rectification, mentionner des références
bibliographiques fiables (et pas trop difficiles à trouver) ;
pour une remarque sur une éventuelle coquille, vérifier
sur la liste
des errata que celle-ci n'est pas
déjà
répertoriée (en passant : les coquilles les plus
intéressantes portent sur le fond et non sur les fautes
d'orthographe…).
Retour à la
page
principale : cliquez
ici.